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Jour n°4 par Lucinda

Jour n°4

D'extérieur, on pourrait croire à un élevage d'humain au pôle nord. Enfermés dans un lieu frais, glissant pour la plupart maladroitement sur le sol gelé, avec la musique trop forte et un éclairage digne d'une boîte de nuit, tous ces humains tournent en rond, tous dans le même sens, et semblent se complaire de leur situation d'esclavage.

Leurs tours servent-ils au moins à quelque chose ? En tout cas, l'être machiavélique qui a créé cet élevage devait avoir un esprit sacrément tordu et bien rôdé pour confiner tous ces individus ici de leur plein gré.


Je fais partie de cet élevage insensé. Au milieu de ces autres humains, je suis là, en train de glisser moi aussi sur le sol. Même si je suis moins maladroite qu'eux, au final, mon seul but est d'avancer en rond. Aucune intelligence là-dedans, même de l'abrutissement. Oui, c'est ce qu'on pourrait penser quand on regarde depuis la rue tous ces gens tourner ensemble.


Et c'est bien là qu'est la différence avec cet élevage imaginaire : ensemble. Certes, je tourne comme les autres en rond, d'une manière totalement imparfaite et sans aucun intérêt, sauf celui d'être bien.

Je suis avec eux. Chaque fois le même rituel se perpétue, mais ce rituel a quelque chose de chaleureux qui m'aide à voir la Vie sous une teinte rosée, comme un coucher de soleil, comme une toile rassurante et envoutante que l'artiste a soignée.

Le trajet, bien que finissant toujours par me faire douter sur la qualité de ma conduite, donne toujours le ton de la soirée. Pointes d'humeur, bonne humeur, sourire, complicité, détente. Les discussions fusent, elles se ressemblent toujours un peu, mais au final, elles apportent toujours quelque chose de nouveau.

Nous observons toujours cet élevage polaire avant d'en faire nous-mêmes partie. Est-ce que la soirée nous conviendra sur ce plan-là est une préoccupation. Faire partie de cet élevage est agréable, sauf lorsqu'on se retrouve dans les mêmes conditions que des poules pondeuses en usine.

Mettre ses patins, et participer à ce pèlerinage insensé et sans fin. Les gens t'entourent, ils trébuchent, il faut les contourner, se méfier, les anticiper. Mais ton corps glisse et prend de la vitesse. Même si elle n'est pas importante, un peu de vent caresse mes joues, l'air frais que le corps pénètre sans cesse caresse le corps. C'est ce que j'aime. Ma tête se vide, mon corps bouge tout seul, je n'ai pas à réfléchir dans ce mouvement commun. Juste me vider la tête, et glisser.

Bien sûr il y a eux. L'un patine seul, il commence tout juste à apprécier de participer à cette action ridicule. L'autre passe tout son temps à aller d'humain en humain. C'est important d'entretenir la cohésion quand on y vient souvent. Le dernier reste à mes côtés. Nous patinons ensemble, nous rions, nous parlons, nous jouons. Slalomer parmi ces autres humains, les dépasser, se dépasser soi-même, glisser ensemble.


Finalement, tous les humains finissent par partir, cet acte stupide se termine. Chacun rentre chez soi ou presque. Là encore, plaisir du rituel hebdomadaire : petits débats entre amis devant une tasse (ou un bol) de thé. Rien de plus que rires et vexations, mais que du plaisir.


Ce qui me rassure, c'est que ce rituel se reproduira encore, et que malgré cette apparence d'acte inutile et d'élevage humain, j'en serai des plus ravies parce qu'il me fait me sentir vivante.

 

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Style : Pensée | Par Lucinda | Voir tous ses textes | Visite : 906

Coup de cœur : 12 / Technique : 7

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