Ne me touche plus. (A suivre, qui sait)
"T'es vraiment dégueulasse !", "Tes vraiment un sale con !", "Mauro et toi, vous êtes pareils, finalement, aussi lâches l'un que l'autre !"
Voilà ce qu'il avait craint que Jane lui dise. Ou, pire encore :
"Je deviens quoi, moi, Pierre, tu peux me le dire ?".
Bien sûr qu'il n'en savait trop rien, mais lui parti, avec ce boulot incertain, avec les huissiers sur le dos (beaucoup par sa faute, mais jamais elle ne lui en avait fait reproche), sans patrimoine, seule dans cette maison au loyer exorbitant, il savait au moins que ce ne serait pas la joie. Aussi avait-il imaginé ce qu'il répondrait, aussi s'était-il préparé un cœur endurci. Tenir bon quoi que Jane dise.
Cela n'avait pas tourné ainsi. Nulle imprécation, nulle injure. Pas un mot. Elle s'était juste laissée choir sur leur lit sans le quitter des yeux. Elle avait tout compris sans pourtant rien comprendre. Dans son visage flétri, il avait lu un étonnement insondable. C'est cet étonnement simple, sans masque, sans artifice, sans tactique, sans intention qui le déstabilisait au plus profond. Il lui disait :
"Comment toi, mon Pierre, peux-tu te comporter comme tant d'autres sans cœur et sans éthique, uniquement préoccupés d'eux-mêmes ?"
Voûtée, comme implosée, Jane avait pris quinze ans d'un coup. Elle pleurait, à présent, des larmes silencieuses, appliquées à suivre les courbes de ce visage que Pierre avait si souvent dessinées de ses doigts.
Voici un quart d'heure encore, Jane avait accueilli son Pierre d'un joyeux et coutumier :
"Coucou Pierrot chéri, pas trop fatigante ta journée", avant de s'inquiéter de sa mine renfrognée :
"Quelque chose qui ne va pas ? C'est le boulot ? C'est Marie ? C'est Denis ? Les huissiers t'ont téléphoné ?"
"Non, ce ne sont pas les enfants !",
"Les huissiers, ce sont les huissiers ? C'est moi ?"
"C'est toi si tu veux",
avait-il fini par lâcher, avant de prononcer ces mots guillotine :
"Je n'en peux plus, je suis désolé, ce n'est pas toi qui es en cause, c'est moi, mais je m'en vais."
Jane pleurait. Sans rien redire à sa décision, sans rien redire à l'écroulement de son monde, sans rien redire à cette décision de son Pierre qui la flouait, d'un coup, d'un seul, pour toujours.
Elle était désespérée et encore profondément amoureuse. Pierre savait que ce n'était pas la séparation annoncée qui produisait un regain de sentiment. Non. Elle l'aimait depuis toujours. Son Pierre était différent. Son Pierre était loyal. Son Pierre était courageux. Son Pierre était drôle. Son Pierre était intelligent. Son Pierre était sensible. Son Pierre était modeste. Son Pierre n'était pas un macho. Son Pierre était l'homme qu'on n'espère plus et qui vous advient pourtant, aux alentours de la cinquantaine.
Pierre n'avait jamais su supporter cette valorisation de lui que même à cet instant les yeux pochés de Jane lui renvoyaient. Il pensa lui dire :
"Tu verras, tu trouveras un vrai mec bien, qui t'aimera jusqu'au bout. Ce n'est pas possible autrement !"
Pierre s'en était persuadé, mais là il était bloqué net. Quelle connerie ! Il s'abstint.
Il la regardait. Il ne supportait pas de la voir ainsi, anéantie, elle, son petit soldat, toujours aux avant postes, qui lui avait fait comprendre l'immense différence qui existe entre courage et virilité.
Il eut envie de la prendre dans ses bras, de lui chuchoter :
"C'était une mauvaise blague ! Pas glop la blague !" Pas glop, tu parles ! Inique oui, détestable. Lui, lui faire cela à elle ! Il ne comprenait tout à coup pas comment il avait pu !!!
Pierre essaya de se redire à lui-même qu'il quittait Jane parce qu'il ne l'aimait plus, parce qu'il n'avait plus de désir, parce que le temps avait fait son inéluctable œuvre de déliaison, parce que, désormais, il existait auprès d'elle mais ne vivait plus. Quinze années de vivre ensemble lui interdisaient à présent cet échappatoire.
Il posa sa main sur son bras. Elle se raidit, le fixant au plus profond des yeux. Sa pâleur était extrême.
"Ne me touche pas".
Il eut le sentiment qu'elle venait de lui confier qu'elle était morte.
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Commentaires :
pseudo : obsidienne
vérité et lâcheté, lucidité et imperméabilité, érosion et raison, le cocktail d'une vie qu'on ne veut pas écrire, alors quand ça arrive, c'est presque romantique avec toute la douleur qui explose dans quelques mots plus vrais que d'autres. Grand texte
pseudo : PHIL
TRES PUISSANT ET TELLEMENT ACTUEL. CETTE EROSION QUE PROVOQUE LE TEMPS.
pseudo : ombres et lumières, une vie
Merciiiiiiiiiiiii à vous deux, je trouvais cela tout juste moyen !
pseudo : BAMBE
Un grand moment de vide que l'on veut combler d'illusions avant de comprendre que nous cheminons seul et que c'est une chance d'avoir un(e)compagnon(e) de route même si, avec le temps ... On a tous connu celà, les retombées sont toutes envisageable, la souffrance en est la permanence.