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De la Terre à la Lune par L.

De la Terre à la Lune

(les premières lignes du prologue de Ce qui Etait Poussière...)

 

Le néant.
Le froid, l'obscurité.
Les ténèbres sans fin.

Le silence.


Tout commence ainsi.


Pas un souffle. Pas un battement de cœur.

Une douleur diffuse. L'engourdissement, l'oubli.

La conscience, à peine.

Flotter, lâchement, bercé par le mouvement d'ombres informes, indistinctes, entre le sombre et la lumière. L'épuisement. L'abandon. Tout est si pâle, si triste. La pureté livide de la brume, le matin, au-dessus des rivières ; le blanc du linceul, sur la peau d'une morte.

Où suis-je ?

De tous côtés, de hautes tours émergent du brouillard, dressées avec orgueil pour régner sur cette illusion de monde, s'élever tels d'immenses pierres tombales, d'insensibles bannières.

Des murs infranchissables...


Que je franchis pourtant.


Un peu inquiet, je me suis approché et j'ai posé mes doigts sur leurs surfaces luisantes. Les noms, les murmures, les visages, je ne reconnais rien. Dans ce royaume désert, je ne fais que rêver mon existence.

Qui suis-je ?

Je n'arrive pas... Malgré tous mes efforts, je n'arrive pas à me rappeler.

Suis-je mort ?

Non, je le sais, j'en ai la certitude. Je rêve, simplement. Je rêve, je vais me réveiller. On se réveille toujours.


C'est obligé.

Il y a quelqu'un debout, à quelques mètres de moi ; quelqu'un qui me fait face... Quelqu'un vient d'apparaître sur les colonnes d'acier. Un fantôme. Un mirage, guère plus tangible que le monde alentour. Une silhouette fragile, délicate, que captent les miroirs pour en garder jalousement l'image et peupler de reflets cet univers gelé.

Qui est-ce ?

Peut-être... Tout est si flou. Peut-être une petite fille. A cause de la distance, je ne distingue pas bien ses traits, cependant il y a quelque chose. Quelque chose qui m'est familier. Un sentiment, une intuition. Je le devine : elle ressemble à Eléanore.



Seulement...

Qui est Eléanore ?

J'ai beau me concentrer, chercher, chercher encore, je n'arrive pas à rassembler assez de souvenirs, pas assez de moi-même. Je voudrais tant... Je voudrais tant pouvoir. C'est tellement difficile. Devoir se battre, se démener, ne plus savoir. Ne plus rien sentir d'autre, au fond de soi, que le vide ou l'absence. Sentir la perte, tout en ignorant ce qu'on a perdu, ce qui comptait tant à nos yeux... Déliquescence de la psyché. Fragmentation de l'être.

Innommable supplice.

Elle, elle m'a reconnu car elle me sourit, à présent, avec candeur et innocence, chaleur et compassion, de ce sourire charmeur qu'elle avait autrefois quand elle était en vie. Ensuite, gracieuse, elle tend sa main vers moi : l'éclat de son regard grandit, heurte les piliers, les envahit, dévore les stèles environnantes. Dès lors, il n'y a plus qu'elle, et moi, et son regard, d'une clarté fascinante, d'un éclat passionné : un regard pour lequel j'aurais pu mourir un millier de fois, et de mille façons différentes, et qui m'attire irrésistiblement, et qui m'invite à retourner près d'elle pour qu'enfin, à jamais, nous soyons réunis.

Eléanore.

Je voudrais m'avancer, vraiment, hélas c'est impossible, ça l'a toujours été.

Voyant que j'hésite, elle secoue la tête et le blond clair de ses cheveux s'attarde sur ses pommettes en étincelles dorées.

- Viens, semble-t-elle supplier, ouvrant ses bras avec une douceur calculée. Viens, mon amour.

Il y a de l'impatience, du désespoir dans sa prière.

Je le voudrais, Eléanore, je le voudrais, qui que tu sois et qui que je puisse être. S'il y a une chose qu'au fond de moi, je n'ai pas oubliée, c'est que je n'ai jamais rien voulu d'autre. Que tu me manques au-delà des mots, au-delà des pleurs, de la peine qui me ronge... Plus que cette vie ne me manquerait si elle m'était reprise.

Te rejoindre ?

Bien sûr, oui, je le voudrais. De tout mon cœur, de toute mon âme, malgré l'abîme qui nous sépare. Bien que je ne sache pas qui tu es,

C'est mon vœu le plus cher.

- Tu le peux, dessine le rose de ses lèvres. Tu peux le faire. Tu n'as que trop tardé. Rejoins-moi, à présent.

Et son regard... Le bleu de ciel de son regard, il implore en silence :

- J'ai suffisamment attendu, Philip.


J'ai suffisamment attendu.

Comment ne pas comprendre ? Comment rester de marbre, alors qu'elle m'appelle par mon nom, de cette voix si troublante au son de laquelle j'ai vécu pendant tellement d'années ? J'aurais voulu courir vers elle, la serrer contre moi, l'accompagner où qu'elle aille, où qu'elle désire m'entrainer, cependant je ne le peux pas. Je suis sincèrement désolé. Tu es morte, Eléanore. Il n'y aura pas de place pour moi à tes côtés, il n'y en aura jamais. Je ne veux pas te retrouver si c'est dans le sépulcre. Je suis vivant, tu m'entends ? !

C'est vrai ! !



Je rêve encore, je suis vivant ! !


- Tu mens, Philip. Toi aussi, tu es mort, ne réalises-tu pas ? Il n'y a plus rien pour nous, ici. Il n'y jamais rien eu pour nous.


Fuyant cette vérité, les échos de cette vérité, je me détourne et, tandis que je me détourne, son sourire disparaît, ses sourcils se chargent de reproches : tellement déçus, tellement tristes, tellement affligés... Les larmes trempent ses yeux d'une accusation muette et avec ces larmes, mes blessures se remettent à saigner. Je sais - elle sait - que je ne viendrai pas. Quelques paillettes, un miroitement : sans hâte, la voilà qui s'éloigne, qui se fond dans la brume en gouttelettes arc-en-ciel, emportant avec elle ce qui me fait défaut.

Un mot, rien qu'un.

Une occasion unique vient de s'évanouir. Le Pardon que j'attends, je n'ai pas su le demander. Dorénavant, je serai seul, avec la peine et les remords. Pour les années passées, pour les années qui viennent, je devrai vivre avec, comme je n'ai que bien trop vécu : vivre du regret, de l'amertume pendant des siècles, des millénaires, peut-être même au-delà...

 

La brise se lève, je la sens sur ma peau ; elle fredonne un moment un air que je ne retiens pas, puis le temps fatigué paraît se figer dans sa course. Au ralenti, les colonnes de cristal se fissurent et se brisent, s'écrasent au sol dans un bruit de tonnerre, scintillent un bref instant avant de s'effacer. Le brouillard, la lumière refluent vers les ténèbres, et tout s'anéantit. Il n'y a plus rien. Ni temps, ni brise, ni sol. Ne reste que moi, et je ne sais...

Qui suis-je ?

Je suis


Chut.

Il y a des voix. Des voix qui grondent, marmonnent, bourdonnent avec fureur. Des bribes de phrases qui s'emmêlent, s'entrechoquent, forment le canevas de ce qui est censé faire office de décor. Au firmament : ni astres, ni lune, ni traînée de comètes. Pas une seule torche, pour me guider dans cette nuit sans limites. Pas un soupçon d'espoir, et néanmoins, j'ai franchi la frontière. Ce n'est plus qu'un songe, désormais : un songe fait de tumulte, de hurlements, d'injures, de soupirs infamants qui essaient de m'atteindre pour m'emmener, avec eux, loin d'ici, loin de mon propre corps.


Où ça ? Vers quel rivage ? Quels territoires funestes ?

Je résiste. Or, plus je résiste, plus l'étau se resserre, plus les voix m'engloutissent. Je ne veux pas, non. Je ne veux pas céder. Je ne veux pas entendre...


- Comment rétablir l'équilibre ? Comment revenir en arrière ? Cette fois, nous sommes allés trop loin. Cette voie est notre voie. Il nous faudra la suivre jusqu'à son achèvement.

- Quel prix devra-t-on payer cette folie ?

- Je ne veux pas mourir, mon Dieu, je ne veux pas mourir.

- Mourir, c'est comme... Glisser dans le courant, entre deux eaux, deux univers. Doucement, s'abandonner à un nouvel ailleurs. Libéré des angoisses, du chagrin, de la solitude, enfin, trouver cette paix que nous avons cherchée des décennies durant. Le calme. La plénitude. Dormir, sachant que le sommeil ne sera troublé d'aucun rêve. Mourir, c'est retourner d'où nous venons. Pourquoi faudrait-il avoir peur ?

- Dis, maman, est-ce que c'est Dieu qui a voulu la guerre ?

- Qui a voulu la guerre ?

- Qui a voulu CETTE guerre ? Et les autres avant elle ? Il semble que l'épitaphe était écrite depuis le commencement. Ils disent : « la guerre est nécessaire », mais qu'en savent-ils, au juste ? Et que savent-ils des conséquences ? Que savent-ils de la mort, de la douleur ? Pour eux, tout se déroule derrière des murs d'indifférence que rien ne saurait ébranler et la souffrance - lointaine - n'est qu'un mal nécessaire.

- S'il vous plait... Nous ne voulons pas mourir.

- Mais qu'est-ce que vous croyez ? ! Personne ne veut mourir ! La mort, pourtant, est un principe inévitable : c'est le lot de chacun.

- PAS AINSI !! Nous ne désirons pas mourir ainsi ! !

- Ils disent qu'à l'heure qu'il est, plusieurs vagues de missiles convergent au nord-est de la capitale. Ils disent aussi qu'il n'y a pas à s'en inquiéter, qu'elles devraient être interceptées avant de nous atteindre.

- Je crois que nous allons mourir...

- Nous n'allons pas mourir.

- Maman, c'est quoi, cette lumière qui brille, tout là-haut ?

- C'est un Ange, mon chéri. Allons, va dans ta chambre. Tu ne dois pas le regarder en face, c'est interdit. Si tu le fixes, il t'emportera sur ses ailes d'argent, de l'autre côté du Ciel.

- Le Seigneur...

- Le Seigneur est mon berger.

- Il faut partir. Tirer notre révérence. Le vent, le feu, le grondement des machines de mort... Quoi qu'il advienne, ne lâche jamais ma main. Nous partirons ensemble.

- Nous partirons ensemble.

- Qu'est-ce que vous racontez ? Rien n'est perdu ! Nous pouvons être sauvés ! ! Il suffit d'accepter...

- Non, non, pas de cette manière-là ! Il n'y a pas de salut dans le choix que vous faites ! Vous ne survivrez pas !

- Pas plus que nous ne survivrons.

- Vous ne mesurez pas la gravité de vos paroles. En réalité, vous souhaitez mourir.

- Peut-être.

- Oui. Peut-être bien.

- Hélas, pourquoi faut-il toujours rejouer la même scène ? ! Pourquoi sommes-nous si peu pressés d'apprendre ?

- Arrêtez de vous lamenter ! ! Il n'y aura pas de morts, il n'y aura pas de guerre ! Reprenez-vous ! Toutes ces rumeurs, ce sont nos ennemis qui les lancent pour mieux nous affaiblir.

- Sauf qu'il n'y a pas d'ennemi...

- Pas d'ennemi.

- Il n'y aura pas de guerre.


« ...tombé sur Chicago. D'après l'institut Deucalion de Nouvelle-Angleterre, les pertes humaines peuvent être estimées à 250 millions, dont un tiers sur notre territoire. Au vu d'un bilan aussi lourd, il sera impossible de déterminer l'identité des victimes avant l'institution d'une trêve. Toutefois, le gouvernement assure aux familles qu'il est de tout cœur avec elles dans cette terrible... »


- Mes enfants ! ! Où sont mes enfants ? ! !

- Il faut partir. Il faut passer la Porte.

- Nous n'avons plus le temps.

- Nous n'avons plus le temps ! ! Viens avec moi, Eléanore ! C'est notre seule chance ! !


Autour de moi, tout est fracas, cris de panique, clameurs à l'infini. Des voix, et uniquement des voix. Vibrantes, éraillées, lancinantes, que je peux reconnaître. Parmi elles se détache, plus distincte, la voix d'Eléanore. Parmi elles se détache, plus sourde, ma propre voix. Tous ensemble, nous crions, et nos cris se fondent au néant. Peu à peu, l'espace se déchire.

- Alors, c'est ça ? ! Cette lueur qui s'intensifie, qui se rapproche inéluctablement...Un reflet, un présage. Une étoile en plein jour qui n'apporterait que la mort pour seule promesse. Une mort rapide, instantanée. Trop douce, en somme. Du moins est-ce le vœu que je fais.

- Alors, c'est ça ? ! Voilà de quoi est capable l'être humain, quand on le laisse libre d'agir à sa guise ? ! Malédiction ! Pour tous, sans doute aurait-il été préférable que jamais il ne se redresse, que jamais il ne taille la pierre et que jamais, jamais il ne brandisse le poing pour défier l'univers ! Aujourd'hui, c'est la fin, notre fin, la fin de tout ce que nous avons pu représenter jadis ; aussi est-ce pour nous que j'écris ces dernières lignes : pour les enfants, pour l'insouciance, pour les cauchemars, les trahisons... Tous, tous, soyons maudits ! !

- Allez, grand-père, raconte-nous une histoire. Avec un prince, de la magie, une belle princesse et une méchante sorcière. Un Palais de cristal, un lac, un cheval blanc, des cygnes de porcelaine, des fées, des lutins, des enfants. Raconte-nous une histoire où tout se termine bien, par un mariage, des rires et des chansons...

- « Il était une fois, un prince et une belle princesse... »

- Tout se termine ici, je suis navré.

- Tout se termine ici.

Ainsi parlent les fragments d'anciennes lamentations. Ainsi brûlent les tisons de mémoires oubliées. Et tous, ils ont raison. C'est là que notre histoire s'achève, là que les rires se taisent et que meurent les chansons : il n'y a plus de palais, plus de cygnes, plus de lacs, plus de fées, plus d'enfants. Mes paumes sont couvertes d'un sang qui n'est pas le mien, ma poitrine est comme transpercée d'une lance... Ces voix. Si seulement elles pouvaient se taire, me laisser dormir, cesser de faire mal.


M'exaucer, simplement.


Mais non ! Ce vœu n'est qu'un mensonge ; un mensonge de plus pour l'homme que j'étais car, en vérité, je voudrais pouvoir passer mon existence à écouter leurs plaintes, partager leur calvaire, souffrir comme j'aurais dû souffrir si je n'avais pas été lâche. Au-delà, souffrir avec elles. Est-il trop tard ? Sans doute. Tout ça n'est plus qu'un rêve, de vagues réminiscences, qui sont aussi un châtiment. Mérité, cela va sans dire.


- Je vous demande pardon.


A peine ai-je esquissé ces mots que le vacarme se tait : seule cette phrase flotte encore, répercutée sous les arches d'une voûte invisible.


Je vous demande pardon. Je vous demande pardon.

Je vous demande pardon. Je vous demande



Pardon.

 

(tout be très hypothétiquement à suivre...)

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Coup de cœur : 11 / Technique : 11

Commentaires :

pseudo : PHIL

L. JE SUIS EBLOUHI . QUELLE INTROSPECTION ET QUELLE IMAGINATION.MAIS EST CE DE L IMAGINATION?TU ES UN CONTEUR INCROYABLE.NOUE RENTRONS DANS TES TEXTES ET ENSUITE NOUS EN SOMMES PRISONNIERS.BRAVO.

pseudo : Brestine

De la Terre à la Lune, nous décollons pour un imaginaire incroyable mêlé d'angoisses et de vraies questions. Que fait l'homme de bien sur Terre ? Et l'homme, tout court, comment vit-t-il ? Comment fait-il au milieu de la guerre ? Le rêve est-il une manière de vivre, une manière de mourir ?... Tout cela est très bien dit et/ou suggéré. Comme dit Phil, on s'emprisonne facilement dans ces mots qui nous interpellent comme nos propres questions, parce qu'elles sont humaines.

pseudo : L.

Je suis agréablement surpris de voir qu'il y a eu des courageux pour oser s'aventurer dans ces longues lignes, d'un nombre plus que certain. Je pensais m'arrêter là, mais devant un tel courage et de si encourageants commentaires, je pense que je vais publier la totalité du prologue en trois partie... C'est qu'à part ça, je n'ai plus grand chose dans mes cartons (qui a crié "chouette, enfin ! ?"). Merci mille fois, en tout cas. Ce roman est un tel casse-tête et j'ai tellement travaillé dessus que je n'en vois plus les possibles qualités, juste le calvaire qu'il représente. C'est bon de se dire qu'il est suceptible de plaire à un lecteur ! Allez, au boulot ! Il faut que je m'y remettes et que je termine ça ! Merci pour le regain d'énergie ! ça me touche vraiment !

pseudo : jad61

Merci de nous faire voyager dans ce monde au delà de l'imaginaire...où se mêlent les contes féeriques, les moralités, le romantisme et les méditations.. Superbe récit à lire et relire toujours avec le même plaisir..

pseudo : etoilefilante

Est ce un rêve, est ce vécu ? je suis éblouie par tex écrits qui ont jailli de ton coeur bravo

pseudo : L.

Merci ! Merci ! Vous me récompensez très agréablement de mes efforts ! Ravi que vous ayiez choisi ma compagnie aérienne pour voyager ! J'espère à l'avenir parvenir à vous plaire encore...