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Le saut de l’escargot par Axior

Le saut de l’escargot

 

Notre siècle s'annonce très prometteur en révélations scientifiques ; une de ces découvertes explosives m'a récemment fait bondir : les éléphants seraient les seuls animaux qui ne peuvent pas sauter. Je décidais sur le champ, mine de rien, d'aller m'éclater à voir gambader les escargots de mon jardin.

Caché dans les lupins, je restais ainsi des heures, à tenter de surprendre quelque gentleman cabrioleur à coquille. J'allais m'endormir quand un troupeau déboula. Une horde d'escargots envahit la pelouse. Courant dans tous les sens, dans cet espace clos, ils finirent par faire un bouchon. C'étaient des escargots de Bourgogne ; de Sauternes auraient été plus appréciés, car c'est bien de les voir sauter, et en gros plan, que j'attendais avec tant d'impatience.

C'est grave.

Que ne fut pas mon déboire quand, sifflant d'admiration, je me fis repérer.

Les escargots en ont marre d'être espionnés.

Leur chef se dégagea de l'embouteillage et ivre de colère, m'interpella. Il voyait rouge et ne me crut point alors que j'affirmais n'être là que pour humer la rosée du matin et que je n'avais pas l'intention de baver sur eux. Quand j'essayai de lui tendre la main, ce fut le bouquet :

- Non ! Tu vas me salir !

- Alors casse-toi, pauvre con.

Il était temps que je rentre à vive allure, prendre mes médocs.

J'ai bien failli recevoir un coup de corne.

 

Cette triste expérience ne m'a pas découragé. Je veux voir un escargot sauter et aujourd'hui, je suis fin prêt. J'ai fait des repérages ;  j'ai noté les heures de passage des gastéropodes et me suis muni d'un équipement dernier cri : déguisé en fléau d'armes, je passerai inaperçu.

Entre les deux processions de 14 heures 30 et 16 heures 15, il y a un éclaireur qui passe, tous les jours, sauf le dimanche et le premier mai. Il est seul, il inspecte jusque derrière les bégonias, pour s'assurer qu'il n'y a point de petits granulés bleus, ou même de troupes ennemies. C'est le moment de m'en approcher discrètement, vêtu de mon déguisement, et de mettre mon plan à exécution.

 

Je me suis muni d'une petite planchette en bois de cèdre, bien lisse, que j'ai copieusement savonnée de surcroît. Au moment où l'animal s'apprête à s'engager dans la légère excavation causée par le rosier que j'ai arraché la semaine dernière parce qu'il attirait les libellules, et que les libellules ont la fâcheuse particularité d'effrayer Tobby, ce vieux chien croisé bichon caniche doberman que  j'ai adopté il y a déjà sept ans au refuge de la SPA où j'ai travaillé comme bénévole aux côté de Martine, ma voisine, divorcée de l'ex-adjoint au maire de la commune, qui ne s'est pas représenté aux dernières élections malgré les félicitations qu'il a reçues personnellement pour son action de fleurissement des abords de la Mairie où j'étais allé une nuit dérober subrepticement ce magnifique rosier que j'ai donc finalement décidé d'extraire de ce parterre, créant de ce fait ladite excavation dans laquelle ma future victime s'apprête à s'engager, je lance un petit caillou dans la vieille gamelle toute rouillée que Martine avait jeté de rage dans mon jardin parce que j'avais opposé mon veto à sa réélection à la vice-présidence d'honneur de la société protectrice des animaux.

 

Allô ? Eh ! Vous êtes toujours là ? Ah ! Vous relisez le dernier passage, bon, j'attends ...

 

Ça y est ?

 

Bien !...

 

 Alerté par le bruit, l'escargot se retourne et j'en profite pour disposer la planchette au fond du trou.

- Bon sang ! Se dit l'escargot, je suis en train de perdre mon temps, il faudrait que je me dépêche de finir ma ronde !

Il s'engage dans la pente à vive allure, et c'est avec une inertie incommensurable qu'il arrive au niveau de la planchette, qui fait ainsi office de tremplin : il va sauter, il va sauter très haut ...

Hélas, quand il arrive en haut, c'est déjà l'automne. Les feuilles qui étaient ressuscitées sont toutes re-mourues, et je suis très désappointé : une feuille morte, virevoltant sous le vent, vient à passer juste devant ma planchette bien savonnée, au moment même où l'objet de mon expérience y arrive au sommet. L'escargot atterrit sur la feuille qui va le poser délicatement sur le rebord du bassin situé près de la vieille gamelle toute rouillée de cette exécrable Martine.

 

- Martine, je te hais !

 

Demain, j'irai voir l'escargot, je me posterai près des lilas, j'irai voir l'escargot toutes les semaines, l'escargot, il sautera !

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Style : Nouvelle | Par Axior | Voir tous ses textes | Visite : 846

Coup de cœur : 11 / Technique : 12

Commentaires :

pseudo : Isalou

Axior, c'est un texte très original et amusant, fort bien rédigé; bravo !