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Agonie d'une phrase par zenaidi

Agonie d'une phrase

 Quelques instants avant sa mort, gisait une phrase dans une salle déserte, sur une paillasse en marbre. Quelques bribes de mots tordus, des lettres lésées, des syllabes maltraitées gémissaient sans la moindre assistance. Personne ne se souciait de cette souffrance muette. Personne ne s'en rendait compte. Cette phrase souffrait jusqu'à la déchirure, agonisant dans la solitude, abattue par tant de lassitude.

   Qui pourrait imaginer que cet être disloqué, malmené, traîné, était une phrase?!

Cette phrase, longtemps fière, respectée et respectable! On n'osait l'approcher qu'avec beaucoup de délicatesse, d'admiration, de sagesse. Cette phrase, jadis orgueilleuse, capricieuse, une prière, une imploration, une entité, un don...

   Dans cette salle anonyme, ordinaire, voire même banale, une quelconque phrase faisait ses adieux, pleine de remords, de chagrin, partant sans mérites, sans rites, sans bougies, sans fleurs...

  Vint frapper à sa porte un point d'interrogation pâle, frêle et méconnaissable. Terni par un usage souvent non approprié, il respirait à peine.

   «Que se passe t-il, ma chère, ma noble mère ? Qu'advient-il de votre élégance, de votre belle éloquence? Sont-ce les métaphores que vous pleurez ou les consonnes muettes qui vous donnent l'air bébête ?»

Ainsi se lamenta le point d'interrogation devant un tel spectacle, ne pouvant s'empêcher de verser des larmes sincères.

   «Je suis lasse. Je suis sur le point de partir. J'ai atteint le point de non retour. Je pars désespérée, démunie et bien appauvrie», murmura la phrase, presque paralysée.

   De tous les coins et recoins de la salle surgirent d'autres points d'interrogation boiteux, poussiéreux, chargés de questions sans réponse.

   Alors vint les rejoindre un maigre point d'exclamation qu'on avait perdu de vue depuis longtemps. Il rôdait dans le coin, oisif, attendant son indemnité de chômage.

Attiré par les lamentations, il poussa la porte et se faufila avec un reste de délicatesse, bouche bée, incapable de prononcer un seul mot tant son malheur fut grand en voyant le corps meurtri de sa chère compagne.

Il se prosterna profondément affligé, leva la tête vers les cieux, implorant le pardon du Grand Seigneur.

    Quelques points d'interrogation, avides de connaissance, ouvrirent une grande parenthèse pour discuter du sort de la phrase et de leur propre sort.

Ne pouvant rien faire et incapables d'endurer ce spectacle désolant, ils profitèrent de la visite inattendue de quelques virgules pour prendre une pause. Ils oublièrent de fermer la parenthèse et firent appel aux trois points de suspension qui prirent la relève.

    Avec beaucoup d'endurance et de patience, les virgules essayèrent de gagner du temps, de retarder l'agonie, de contrecarrer le destin, de repousser le malheur. Mais le destin prit la situation en main en ouvrant ses guillemets invincibles. Les gémissements devinrent plus pressants, la souffrance plus intense. Tout le monde continuait à se bousculer sans but apparent, pleurant la phrase qui les avait toujours rassemblés, unis, couvés. Que deviendraient-ils sinon des orphelins, des bâtards, des vauriens ?!

   Un point final vint clore la scène et mit fin à tant de peine. Alors, tous firent un grand cercle autour de la défunte dans une dernière tentative de sauver sa dépouille.

 

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Style : Réflexion | Par zenaidi | Voir tous ses textes | Visite : 973

Coup de cœur : 13 / Technique : 10

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