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La Louvière (Enfin, la seconde partie!) par Anne Mordred

La Louvière (Enfin, la seconde partie!)

On trouvera le début du texte sur Mytexte, un peu plus bas.

Il s'agit d'une des premières publications.

Je vous prie de bien vouloir m'excuser de m'être aperçu si tard que cette nouvelle était, en réalité, tronquée.

Voilà une partie de la fin !!!

Les surprises de l'enregistrement en ont tronqué les ultimes phrases.

Le jeu de piste continue!

Je mets en ligne les dernières lignes sous le titre "La Louvière, fin ultime"

J'espère cette fois ne plus me tromper.

Merci de votre indulgence.

 

.../...

 

Ce soir-là, le prêtre dînait maigrement d’une soupe de lard et de châtaignes. Seule un peu de crème surette agrémentait ce qui avait été, cet hiver, son ordinaire. Il les invita néanmoins à partager son repas sachant que, privé de son salaire par les intempéries, l’instituteur vivait plus frugalement encore.

Il s’attendait bien à ce que les hommes lui parlent du Loup. Cela le faisait un peu sourire de voir le maître d’école qui n’avait auparavant jamais mis les pieds chez lui et le Robert qui clamait partout que le curé était gâteux, recourir à ses lumières. Il les laissa dire leur petite affaire sans mot dire. En les reconduisant à la porte,le prêtre leur donna peu d’espoir quant à une réapparition du Loup et de ses bienfaits. Pourtant, il savait bien comment depuis plusieurs jours, on entendait du bruit dans les fourrés près de chez lui. L’attrait de la femelle avait ramené la Bête rôder dans les environs.

Il fallait agir autant pour le village que dans l’intérêt du Loup. C’est vrai qu’il s’était attaché à cet animal!

Le curé attendit que les hommes se soient éloignés, envoya se coucher sa servante et sortit sur le pas de sa porte. Les brindilles crissèrent sur sa droite. Il appela. Un loup très maigre s’aventura dans la cour. Le vieil homme prit une écuelle et y versa un peu de lait; il lapa avidement.

Rentre,”dit le prêtre.

Le Loup grogna en retroussant ses babines. Voyant qu’il n’obtiendrait rien de l’animal s’il ne lui tenait pas un discours à son niveau, il ajouta:

Ne fais pas l’imbécile, je sais que si tu le veux, tu peux revêtir ta peau d’homme. Il faut que je te parle.

J’ai des nouvelles de la jeune fille. Son frère a acheté un fusil. Il va te tuer si tu ne suis pas mes conseils.”

Alors seulement, la Bête consentit à s’aventurer à l’intérieur. Le prêtre vit apparaître ses bottes maculées de boue, puis toute son humanité:

Soyez bref, mon père, ces petites transformations impromptues sont épuisantes. J’ai traîné la patte tout l’hiver. Un mauvais rhume contracté par une nuit froide.

- Pourquoi n’es-tu pas venu au presbytère?

- Je n’ai plus rien à faire parmi vous”, répondit-il amèrement en secouant sa crinière. “Les hommes ne m’ont pas traité selon mon rang. Un vulgaire fermier s’est permis de me rosser alors que je lui faisais l’honneur de me plier à ses coutumes pour obtenir sa soeur...

Ne faites pas semblant de l’ignorer. Elle est venue vous le dire.”

Le prêtre l’admit bien qu’il eût conscience de violer un tout petit peu le secret de la confession. Mais puisque son interlocuteur paraissait au courant, inutile de tenter de le convaincre du contraire... Autant faire porter ses efforts sur un autre point.

N’as-tu pas de remords après les malheurs qui ont accablé le village? N’essaye pas de me faire croire que tu n’y es pour rien.”

Le Loup ricana.

Pas de leçon de philanthropie, mon père! Un animal n’aime que son semblable ou celui qui lui rend service. Ce soir, je suis un animal malgré les apparences.

- Le mot de “pitié” t’est-il étranger? Celui de “pardon” aussi?

- Ils sont bien loin. ”

Le prêtre parut consterné. Il soupira.

Et tu voudrais me convaincre de te livrer une femme alors que tu n’es qu’un sauvage!”

Les lèvres du Loup se retroussèrent, il montra ses gencives et gronda:

Vous m’avez fait venir en me promettant de me parler d’elle. Et voilà que vous vous ravisez!”

Ce n’était pas habile, en effet. Il valait mieux attendre que la Bête soit accessible à des sentiments humains. Ils en convinrent tous les deux. Le Loup était somme toute un animal raisonnable; cela rassura le prêtre.

Reste caché jusqu’à la prochaine pleine lune et viens me voir alors. Je te le promets, personne ne tentera de t’attaquer chez moi.

As-tu besoin de quelque chose d’ici là? Nous sommes bien pauvres au village à présent et j’ai peu à t’offrir, mais c’est de grand coeur.

- Merci”, dit le Loup avec un pâle sourire. “La meute a chassé pour moi, je n’ai manqué de rien.”

Mais il fourragea dans sa poche, et en sortit un billet de banque qu’il multiplia en l’étalant sur la table:

Tenez.

Dites leur que vous m’avez convaincu de revenir.

Ne craignez rien pour moi. Mes loups sauront me défendre si l’on cherche à me faire du mal.”

Il se dirigea à grands pas vers la porte.

Mais qu’ils ne s’avisent pas de toucher à la fille, sinon les maux qu’ils ont connus cet hiver leur paraîtront un paradis à côté de ce qui les attend.”

Et l’animal disparut aussi furtivement que son encombrante stature d’homme le lui permettait.

 

*

Mais dans les quinze jours qui suivirent, les événements se précipitèrent étrangement, rendant les beaux projets de négociation du curé complètement caducs.

L’Antoine sortit un matin avec le fusil.

A midi, il rentra à la ferme de ses cousins, soutenu par deux jeunes gaillards blonds et forts comme des ours qui l’avaient ramassé “à moitié mort” dans la colline: il avait voulu traverser à gué le torrent qui dévalait de la falaise en apercevant le loup qui rôdait sur la crête; il avait épaulé, le geste l’avait déséquilibré et le cours d’eau avait déposé son corps inanimé quelques centaines de mètres en aval. C’est là que les deux compagnons l’avaient trouvé, ranimé et pansé de leur mieux. Puis, comme il était midi, ils avaient partagé le casse-croûte avec lui pendant que ses vêtements achevaient de sécher.

Dans son malheur, l’Antoine bénissait le Ciel d'avoir mis sur sa route de si braves jeune gens. L’arrivée précoce du printemps compromettait les travaux de reconstruction de sa ferme. Jamais, il ne serait prêt avant la saison des champs. Voilà que, par le plus grand des hasards, les deux jeunes hommes avouèrent se rendre au bourg pour trouver un patron... Ils étaient maçons.

L’affaire avait été conclue rondement: il y avait largement de quoi les occuper, jusqu’à l’hiver dans le village. Il fut convenu qu’ils resteraient moyennant gîte et couvert. Pour les émoluments, rien ne pressaient, les paysans paieraient après les récoltes.

Dès le lendemain, ils étaient au travail. La ferme, depuis qu’ils y avaient mis la main, se transformait à vue d’oeil! La rapidité avec laquelle ils terminèrent la toiture tenait du miracle... Et de la “belle ouvrage” avec ça!

L’Antoine faisaient déjà les premiers préparatifs d’installation quand Avril commença. Angelina fit alors de nombreux allers-retours sur les chemins, entre les deux maisons. Chaque jour, elle trouvait un bouquet d’aubépine en travers de la route. Si quelqu’un l’accompagnait, point de fleurs, mais il était bien rare qu’un garenne ou une ou deux perdrix ne les attendent accrochés au loquet de la porte.

Le frère se doutait bien que de tels cadeaux avaient pour but de l’amadouer. Il avait commencé par ronchonner. Il refusait de manger la soupe "diabolique" que les femmes préparaient pour les ouvriers. Mais les privations de l’hiver aidant, il finit par taper dans le pot comme tout le monde. D’ailleurs le curé avait montré l’exemple et le dimanche précédent, brandissant en chaire l’argent laissé par le Loup, il avait longuement chapitré ses paroissiens pour les inciter à remercier le Bon Dieu pour la grâce qui était accordée au village. Des menaces de la Bête, le prêtre ne souffla mot.

Au café de la grand’place, à la sortie de la messe, les deux étrangers firent chorus avec le sermon. Ils racontèrent comment dans la vallée d’où ils étaient originaires, il y avait eu, autrefois, un Loup adoré de la population, au point qu’à sa mort, disait leur grand-père, tout le monde avait pris le deuil et avait suivi son enterrement. Les enfants qu’il avait eus d’une femme de là-bas vivaient toujours en bonne intelligence avec tout le monde, cultivant honorablement le domaine qu’il leur avait laissé.

Sur ces entrefaites, le curé qui se rendait parfois, dans les grandes occasions, au bistrot à l’heure de l’apéritif , proposa un toast à la santé du Loup. Dans l’élan des retrouvailles de printemps, personne n’osa refuser, même le Maire et ses quelques suppôts. On but ensuite à la fraternité universelle, thème sur lequel tout le monde se montrait toujours d’accord, même si chacun avait sa propre idée sur la question.

 

*

 

Pendant ce temps, les femmes traînaient un peu après la sortie de la messe. L’air était si doux! La saison, depuis une ou deux semaines se montrait particulièrement précoce et les vergers fleurissaient à qui mieux-mieux. La campagne regorgeait de fleurs. Les paysannes qui, pour certaines d’entre elles, ne s’étaient pas vues depuis des mois, papotaient, commentant les misères comme les pauvres joies apportées par l’hiver.

Angelina crut l’apercevoir sur la crête de la falaise. Profitant de la distraction de l’assemblée, elle s’écarta de la compagnie et coupant à travers champs, commença l’escalade du chemin escarpé qui menait là-haut. Arrivée au sommet, elle trouva un bouquet d’aubépine à ses pieds. Un peu plus loin, le loup l’attendait. Il s’enfila sur un sentier plus escarpé, s’arrêta et vérifia qu’elle le suivait.

Elle arriva ainsi jusqu’à la combe qu’avait creusée le torrent. Croyant qu’elle allait perdre sa trace, les larmes lui vinrent aux yeux. L’animal avait sauté de l’autre côté.

La bête sembla hésiter, elle se faufila néanmoins dans les fourrés sans revenir sur ses pas. La donzelle, découragée, pensant que le Loup ne valait pas mieux que les garçons, s’assit sur un pierre pour reprendre haleine et essuyer ses larmes.

C’est alors qu’un petit pont de bois apparut à ses pieds. Il n’était pas large mais, avec la bonne corde qui lui servait de rambarde, on pouvait apparemment s’y aventurer sans risque. A son tour d’hésiter. Elle se retourna et vit, en bas dans la vallée, le village et les fermes. Si elle passait de l’autre côté, était-elle sûre de pouvoir y revenir? Elle guetta l’approbation du loup. Il avait disparu.

Le pont était toujours là.

Et s’il allait s’écrouler, la précipitant dans le torrent, elle y trouverait une mort certaine, en état de pêché mortel de surcroît.

Le Loup ne réapparaissait pas. Dans la montagne, il n’y avait même pas un chemin de muletier... Elle allait déchirer sa robe et tout le monde saurait à son retour, qu’elle était une fille perdue.

C’est alors qu’elle s’aperçut que les ronces s’écartaient d’elles-mêmes en direction de la montagne. Un bouquet de crocus avait été déposé par une main invisible sur la berge opposée. Avançant alors timidement le pied pour tester la solidité du pont, elle fut saisie par un élan fougueux et sans avoir bien pu réaliser ce qui lui arrivait, elle se retrouva de l’autre côté.

Derrière elle, le pont et le ravin. Devant elle, les ronces écartées lui montraient le chemin. Elle s’engagea dans le sentier. Toujours pas de loup!

Dès qu’elle eut tourné le flanc de la colline, elle arriva bientôt en vue d’une caverne dont l’entrée était décorée de branchages fraîchement cueillis. Hardiment, à présent, puisqu’elle n’était plus à cela près, elle franchit le seuil et se trouva dans une salle voûtée, décorée de meubles anciens et de tentures un peu pâlies par le temps. Le tout, y compris le dallage de pierre et les tapis, était d’une propreté impeccable.

Sur les flans du rocher s’ouvraient deux portes. Elle eut la curiosité de les pousser.

A droite se trouvait une cuisine de campagne, assez grande, bien équipée: quelques provisions toutes fraîches dans le garde-manger, deux bouteilles de vin sur le dressoir. Mais le fourneau n’était pas allumé.

A gauche, elle découvrit une autre salle plus petite que la première. Pour tout mobilier s’y trouvait un lit somptueusement paré de peaux de bêtes et de draps de lin immaculés.

Elle sentit le froid de l’hiver peser sur ses épaules. Il gelait encore à l’intérieur de la caverne et elle frissonna. Se rappelant avoir vu un grand châle sur un des fauteuils, elle retourna dans la grande pièce pour s’en envelopper. La table avait été dressée en son absence. Les assiettes étaient flanquées de beaux couverts d’argent. Des gobelets du même métal, débordaient de serviettes brodées.

Toujours personne. Une lettre posée sur la nappe portait son prénom. Elle l’ouvrit:

Les loups craignent le feu, m’amie. Mais tout est préparé dans les cheminées. Faites comme chez vous.

Il y a des allumettes et quelques provisions à côté du fourneau de la cuisine.

Attendez moi.

J’arrive dans quelques instants.

N’ayez pas peur, je ne veux que votre plaisir.”

Malgré l’aimable invitation du propriétaire des lieux, Angelina hésita à rester. Ce n’était pas l’envie qui lui en manquait, mais si elle ne redescendait pas immédiatement, les autres, en bas, s’apercevraient de son escapade, elle prendrait une raclée, ... peut-être même serait-elle encore enfermée dans sa chambre comme l'hiver dernier. Dans un mouvement de colère, son frère l'avait même traitée de “sorcière”. Si les villageois en venaient à s'énerver de même, la protection du Loup et du curé suffirait-elle contre une foule hystérique?

Histoire de ne pas partir comme une voleuse, elle farfouilla dans son réticule, sortit un tube de rouge à lèvres et inscrivit, au bas de la lettre, ses deux initiales serties dans un coeur. Après avoir reposé le châle, bien plié, sur le fauteuil, elle se dirigea vers la porte.

Elle poussa un cri! Dans l’ouverture de la caverne, un homme de haute stature lui barrait le passage. Elle recula, à demi morte de peur et tomba assise dans un fauteuil.

Ainsi vous vouliez me fausser compagnie sans même attendre mon retour!” lui reprocha le nouvel arrivant. “Mon repaire ne vous plaît pas?

Vous n’avez même pas allumé le feu! Vous tremblez, vous allez prendre froid.”

D’un geste caressant, il remit le châle sur ses épaules.

On m’attend en bas.” balbutia-t-elle en serrant convulsivement le tissu entre ses doigts. “Je vous en prie, laissez moi partir.”

Il se pencha vers elle pour humer son odeur. Elle sentit son halètement chaud lui caresser le cou.

Mon dessein n’est pas de vous retenir de force si vous ne m’y contraignez pas. Mais je dois vous avertir: le petit pont n’est plus sur le ravin. Vous ne pourrez l’emprunter au retour que moyennant votre promesse de revenir me voir. Sinon, il vous faudra descendre par le bourg.

- Je reviendrai,” protesta vivement la jeune fille.

Quelle assurance m’en donnez-vous?

- Je vous l’avais déjà promis, avant votre arrivée,” dit-elle en montrant la lettre qu’elle avait laissée sur la table.

Il la prit et sourit. C’était de ces sortes de déclarations qui font sourire les garçons... Drôles de femelles que ces femmes!

Mais il parut satisfait.

Allumez les feux. Je les supporterai pour vous être agréable.”

La fille secoua la tête:

Je dois vraiment rentrer, le Loup. Ils vont me battre si je ne les rejoins pas à la maison avant le repas.”

La Bête gronda mais, se rendant compte qu’elle effrayait sa compagne, elle contint sa fureur.

N’ayez aucune inquiétude, le Temps que vous passez ici, n’est pas celui d’en-bas: quand vous redescendrez, vous les trouverez devant la porte. Vous raconterez que vous avez coupé à travers champs pour cueillir des fleurs. Ils ne vous soupçonneront même pas...

Allons, allumez les feux à présent. Et déjeunons, si vous le voulez bien. Je meurs de faim.”

 

*

 

Ce qui se passa dans la caverne du Loup, personne n’en sut jamais rien au village.

Angelina rejoignit les femmes à la porte de la ferme, les joues toutes roses et un peu décoiffée par sa course à travers champs. Un énorme bouquet de fleurs la cachait à demi, elle courut le disposer dans sa chambre.

Quand elle redescendit pour se mettre à table, elle avait un appétit de loup, comme si elle n’avait rien pris depuis plusieurs jours... Dame! La promenade l’avait creusée.

 

*

 

Quand la pleine lune fut venue, le curé pria ses hôtes de se retirer tôt ce soir là: il avait à parler seul à seul à quelqu’un de la paroisse.

Personne ne fut dupe. Il y avait de l’Angelina là-dessous. L’Antoine était sur le gril! Avec son cousin et un de ses voisins, il se cacha non loin du presbytère. Et ils guettèrent l’arrivée du mystérieux paroissien.

La Bête ne tarda pas à se montrer. Elle frappa à la porte, entra et s’assit au coin du feu.

Le curé servit à boire; le Loup alla tirer les quelques châtaignes qui rôtissaient. Les deux compères grignotèrent en silence. Puis tout à coup, d’un ton flegmatique, le nouvel arrivant demanda:

Mon père, je sais que vous êtes, excusez moi, un peu plus dur d’oreille qu’un animal...

Il y a trois gaillards derrière votre volet.”

Le prêtre sursauta et se précipita dehors. Les villageois s’enfuirent comme une volée de moineaux.

... Ce que j’ai à vous dire ne doit pas tomber entre toutes les oreilles.

- Moi aussi j’ai quelque chose d’important à te dire.

- S’il s’agit d’Angelina, c’est trop tard.

- Oui, je m’en suis bien rendu compte, tu l’as enjôlée, je ne sais comment: elle est amoureuse de toi.”

Le Loup eut un petit sourire mais laissa le prêtre continuer son sermon.

Je te croyais raisonnable. Je pensais que tu te rendrais compte de la monstruosité qu’il y avait à chercher à t’accoupler avec une jeune fille de chez nous...

- Elle n’est plus une jeune fille.

Le curé faillit avoir une attaque. Le Loup lui reversa du vin qu’il but d’un trait.

Tu veux dire...

- Oui.

- Et c’est toi?” mendia le curé à qui il restait un mince espoir.

Naturellement!

Je n’ai pas l’habitude de passer après les autres mâles.”

Le curé s’écroula la tête dans ses mains, accablé.

Mon Dieu, qu’as-tu fait!... Et qu’ai-je fait en te faisant confiance?”

Le Loup eut pitié de son désespoir:

Pourquoi vous le reprocher, mon père? Cela serait arrivé, même si vous ne m’aviez pas accueilli chez vous.

Au contraire, réjouissez vous. Elle était consentante. J'avais pris la peine de lui faire la cour. Elle m'a assuré de son amour. Je me flatte de lui avoir donné du plaisir et j'espère l'avoir rendue heureuse comme les humains l’entendent.

N’est-ce pas mieux ainsi? Auriez-vous préféré que je la viole dans un chemin creux, comme beaucoup de mes aïeux furent contraints de le faire pour se reproduire.”

Le prêtre secoua la tête.

Est-elle engrossée?

- Oui, elle est pleine. Mais elle ne le sait pas encore.

Je suis venu vous demander de l’héberger au presbytère jusqu’à la naissance du petit. Chez elle, ils vont la maltraiter si vous ne la protégez pas.

Quant à son frère, dites lui que j’ai payé: il ne doit rien aux deux maçons qui l’ont aidé à finir sa maison. Ce sont des hommes à moi. Ils l'ont ramassé sur mon ordre dans le ruisseau.”

Le curé leva les bras au ciel.

Mais mon pauvre petit, tout n’est pas aussi simple.

Mes supérieurs ne me suivront jamais si j’ai l’air de te protéger dans cette affaire. On me retira la cure, on organisera une battue contre toi: ils finiront par t’avoir s’ils obtiennent des renforts de la ville. Et Angelina, ils la feront avorter.”

La Bête frémit de rage.

Ils risquent de tuer mon petit et vous refusez de m’aider!

- Non. Tant que je serai ici on ne lui fera pas de mal.

Mais c’est à toi à présent de protéger sa mère. Ta maison est-elle habitable pour une femme?”

Le Loup sourit de la question de prêtre, mais il répondit humblement:

Je le crois. Elle ne m’a pas semblé s’en plaindre.

- Prends Angelina avec toi.

Il ne faudrait pas qu’on soupçonne la vérité, sinon vous seriez tous les deux en danger... Je crois que j’ai une idée Je vais m’arranger pour lui parler. Elle te rejoindra discrètement. Tu l’hébergeras jusqu’à ce que le petit puisse se passer de sa mère.

- J’y ai bien pensé. Mais une femme est de faible constitution. Elle aura besoin d’un médecin pour mettre bas. Surtout si c’est un enfant de l’amour...

- Que veux-tu dire?”

La Bête ne répondit pas.

Le vieil homme respecta son mutisme. Et il le rassura:

Le moment venu, tu trouveras bien un moyen de me le faire savoir. Je monterai avec le docteur. Tu as confiance en moi? On ne te retirera pas l’enfant. J’ai un vieil ami de collège en ville, pas trop idiot. Il a cessé d’exercer,cependant il viendra si je l'en prie.”

Le Loup saisit les mains du curé et les pressa contre sa poitrine.

Vous m’avez demandé un jour si les sentiments humains avaient un sens pour la Bête que je suis. En doutez vous encore?” chuchota-t-il avant de s’enfuir.

Le curé eut une larme pour embrumer son regard. Il l’essuya avec son grand mouchoir à carreaux.

 

*

 

L’idée du prêtre, c’était d’aller voir l’instituteur. Lui seul dans le village pouvait être assez prudent pour comprendre la situation et rester discret. Il lui raconta toute l’affaire. L’autre, sans trop tergiverser, accepta de l’aider, au nom de la Fraternité. Et après tout il était, plus que tous ici au village, le débiteur du Loup.

Il fut convenu que, dès le lendemain, il entreprendrait de faire une cour enflammée à la fille qu’avait demandée le Loup. On serait un peu surpris de cette soudaine passion, mais les gens de la ferme se montreraient trop contents de l’aubaine pour être regardants. Quand la jeune fille se trouverait obligée d’avouer sa grossesse, on mettrait la faute sur le dos du maître et celui-ci ferait mine de la conduire au bourg, chez des parents à lui, le temps de cacher sa honte.

Pour ne pas risquer de faux pas, il suffirait d’une petite mise en scène: quelques lettres postées de la ville feraient l’affaire.

Après la naissance, ce serait l’affaire du père d’élever le louveteau. Et Angelina pourrait rentrer au village, sinon la tête haute, du moins comme les autres filles qui avaient fauté, discrètement.

La comédie réussit à merveille.

On se soucie peu du sort des filles-mères à la campagne. L’arrangement proposé par l’instituteur satisfit tout le monde. L’Antoine, trop soulagé de savoir désormais sa sœur hors de portée des convoitises de la Bête, vit Angelina monter dans le car sans soupçonner qu’une fois au bourg, son amant supposé la conduirait au rendez-vous où le Loup l’attendait.

L’été se déroula sans incidents. Bien au contraire, la vie du village se montra fort joyeuse. Les maisons et les fermes, par les bons soins des deux maçons, redevenaient pimpantes. Le gibier ne manquait pas, on aurait dit que tous les lapins et les grives des environs s’étaient donné rendez-vous sur le canton. Les pots étaient bons et copieux pour réjouir le ventre.

Le curé continuait à gâtifier en chaire sur la charité universelle. On le laissait dire. Même l’instituteur, depuis qu’il avait un gros péché à se reprocher sur la conscience, commençait à tenir des discours semblables. Il venait même parfois au presbytère. Désormais il était toujours là les jours de pleine lune quand le Loup descendait.

On s’était attendu à des histoires au village, quand le maître d’école lui avait soufflé Angelina. Point! Sous le préau où, autrefois, le Loup ne s’aventurait jamais de peur de contrarier les villageois en effrayant leurs enfants, il y avait souvent du gibier à présent, et de beaux spécimens comme on n’en trouvait plus que sur les pentes escarpées... La Bête n’était pas rancunière à ce qu’il paraissait, ou alors, elle avait déniché, dans un autre village, une putain pour satisfaire ses bas instincts...

Certains, au début de Juin, affirmèrent avoir trouvé des lambeaux de robe sur un chemin derrière la colline, en pistant le garenne. Cela alimenta, un moment, les conversations. Mais personne ne put retrouver ses fameuses traces, on finit par accuser le soleil d’avoir un peu trop tapé sur la tête des chasseurs. Les femmes suspectèrent les hommes d’avoir bu un coup de trop ce matin là!... Il y eut quelques scènes de ménage, et on n’en parla plus. D’ailleurs, du moment que le Loup se tenait tranquille avec leurs filles, cela ne les regardait pas.

 

*

 

L’automne passa et les premiers signes de l’hiver se dessinèrent. Pas encore de neige, mais les premières gelées. Les villageois, voyant l’instituteur, un savant tout de même, prévoir un hiver rude et s’échiner comme un beau diable à faire double provision de bois, en mirent un coup pour préparer eux aussi des bûches en quantité suffisante. Ceux qui avaient le chauffage au mazout firent rentrer une cuve supplémentaire.

C’est qu’ils se souvenaient tous de l’hiver précédent!

Certes, celui-ci ne se présentait pas sous les mêmes auspices. Le Loup, loin de s’éloigner du village comme l’an passé, du temps de son humiliation, devenait presque trop familier. On le voyait même de plus en plus souvent avec sa peau d’homme. Ces jours-là, il n’était pas causant, même avec les filles. On ronchonnait bien un peu de la fréquence de ses visites, mais, se rappelant combien on avait eu à souffrir du manque de gibier l’an passé, on ne se permettait pas de murmurer devant lui.

Une visite inopinée au presbytère d’un vieil ami du prêtre, paraît-il un médecin de la ville, acheva de rassurer les villageois. On le connaissait un peu, il était venu une ou deux fois cet été, pour faire de longues ballades dans la montagne. “Probablement qu’il a besoin d’air pur!” L'homme décida de passer Noël à la montagne et s’installa dans une chambre mise à sa disposition chez l'instituteur. Un hôte dont les compétences compensaient largement les charités encombrantes que le curé pouvait avoir pour le Loup: on pouvait toujours compter sur sa gentillesse pour le moindre bobo. Les enfants l'adoraient qu'il couvrît de friandises à la St Nicolas.

Le nouvel arrivant se montra d’emblée très familier avec la Bête. Le jour de la pleine lune, les villageois les trouvèrent, tous deux au presbytère, tapant la belote avec passion. Le Loup riait. Ils ne l’avaient jamais vu aussi joyeux.

L’amitié d’un homme aussi savant que le médecin, confirmant celle de l’instituteur, grandit le protégé du prêtre dans l’idée de ses ouailles. Même les femmes, qui lui restaient hostiles sans oser l’avouer, pensèrent qu’il fallait à présent, au moins, avoir l’air de le ménager pour ne pas se mettre le docteur à dos.

 

*

 

Les derniers jours avant Noël, le curé et l’instituteur que la passion du médecin pour les promenades semblait avoir gagnés, partirent de bon matin avec lui dans la montagne. Cela étonna bien un peu au village de voir ces deux vieillards choisir un jour où le froid était aussi vif pour aller se balader... Mais ils commençaient à s’habituer aux lubies de ces vieux fous.

C’était le jeune qui portait le barda. Le pauvre semblait lourdement chargé! Ils avaient dû prévoir de faire bombance au bivouac, les bougres! Ils ne s’embêtaient pas... En plein Avent! Les vieilles ronchonnèrent qu’il était bien révolu le temps où l’on respectait les jeûnes. Si les ministres de Dieu ne montraient même plus l’exemple, c’était la Fin du Monde: elles l’avaient toujours dit, ce prêtre sentait le fagot, c’était un curé rouge! Elles assortissaient leurs anathèmes de moult signes de croix. Sur la falaise, on entendait la horde qui hurlait dans la brume du matin.

Pendant ce temps, les trois compères commençaient leur escalade. Ils allaient lentement car ils n’étaient plus tout jeune. L’instituteur en profitait pour poser son sac à dos et ses baluchons de temps à autre.

Il avait gelé et il faisait un soleil radieux.

Accoucher par ce froid! Pauvre petite”, dit le curé quand il fut certain d’être hors de portée d’oreilles.

Il faudra faire du feu. Nous aurons besoin d’eau chaude, de linge propre, de bassines, que sais-je encore... Le sait-il?

- Ne vous inquiétez pas,” dit le docteur. “Nous avons parlé de tout cela; elle ne manquera de rien.

Le Loup est descendu plusieurs fois par nuit chercher du bois depuis quelques jours...

- Allons, curé, vous n’allez pas vous mettre à vous faire du souci?”ajouta l’autre en riant. “Nous avons tout ce qui peut manquer et c’est bigrement lourd! Votre Dieu pourvoira au reste. N’est-ce pas ce que vous enseignez au catéchisme?

- Si le temps vous paraît trop long, priez pour que la mère nous fasse un mâle. Et nos efforts seront récompensés.”

Les hommes s’engagèrent sur le chemin de la falaise. Ils passèrent par le pont. C'est qu'il ne paraissait pas solide, ce pont. Le maître dut rassembler toute son anti-raison afin de se persuader de l'efficacité des pouvoirs surnaturels. Il passa, lui aussi, et son bardât avec…

Le Loup les attendait un peu plus loin. Il paraissait très agité.

Pressez-vous; le travail a commencé cette nuit. Elle souffre beaucoup.

Je ne vous accompagne pas, je retourne près d’elle. Dans ma peau d’animal, je serai plus rapide. Vous connaissez le chemin, docteur.

Ne vous inquiétez pas, j'ai fais disparaître vos traces. N’ayez pas non plus peur des loups. Ils vous connaissent. Ils ne vous attaqueront pas. Je leur ai demandé de rôder dans les parages. Simple précaution: je ne veux pas risquer une surprise, surtout aujourd’hui.”

Il s’éloigna à grands pas pour se cacher dans un buisson et quelques instants après, ils virent la bête s’enfuir au galop en direction de la caverne.

Quand ils arrivèrent, il les accueillit avec empressement. Il avait préparé du café chaud qui embaumait sur la table de la salle à manger:

Dieu merci, elle a encore réussi à se lever pour raviver les feux. C’est la seule chose qu’un animal ne puisse pas faire...

L'eau de la bassine va bientôt être chaude.

Venez docteur,” dit-il en lui montrant la chambre. “Je vous apporterai du café auprès d’elle.”

Ils disparurent dans la pièce voisine laissant les autres déballer et préparer le matériel.

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Style : Nouvelle | Par Anne Mordred | Voir tous ses textes | Visite : 535

Coup de cœur : 9 / Technique : 10

Commentaires :

pseudo : Ombres et lumières, une vie

Ben, ce n'est donc pas achevé, ou serait-ce que je n'ai rien compris ? En tous les cas, je vous ai suivie avec grand plaisir jusqu'aux derniers mots ("pour les exhorter de la voix". Cdc

pseudo : Anne Mordred

Mais c'est pas vrai que manque encore la toute fin! je vais devenir folle avec ce texte. J'avais pourtant vérifié. Mais l'enregist=remen a du sauter!!! Ce que c'est d'être hors normes ... Désolée. Je vais y remédier au plus vite.